mardi 8 mai 2012

LE RADIATEUR



On est lundi et je suis assise à mon bureau, frigorifiée.

Ce que j’aime dans ce boulot, parmi d’autres choses, c’est les locaux. Ils sont beaux, vastes. Il y a une verrière très haute qui surplombe un grand loft aux murs blancs un peu sales. Il y a un côté atelier d’artiste, un aspect loft New Yorkais qui donne une dimension übercool à l’endroit. La première fois que je suis venue ici pour un entretien, je me suis dit « OH MY GOD je DOIS travailler ici !!! ».  Seulement voilà, qui dit loft dit haut de plafond, qui dit haut de plafond dit une horreur à chauffer.

Le lundi donc, quand les bureaux ont été fermés pendant deux jours, que le chauffage a été coupé et qu’en plus il fait deux degrés dehors, et bien on se les gèle GRAVE.
J’ai bien repéré dans la cave des radiateurs électriques à roulettes, mais je ne suis pas la seule… A peine le thermomètre a-t-il dégringolé que certains collègues plus rusés que moi se sont jetés sur ces dits radiateurs pour se les coller amoureusement sous leur bureau.
Si je regarde autour de moi, deux de mes collègues sont crispées devant leur ordinateur. Une d’elle a gardé son manteau, l’autre est allée emprunter un prototype en fourrure sur un portant pas loin. Il y a donc comme un problème.
Mais là, Eurêka ! Une idée me traverse l’esprit : il suffit de racheter des radiateurs ! J’appelle tout de suite l’accueil pour passer une commande. La standardiste me dit que ces radiateurs se vendent par trois minimum et qu’ils coûtent une trentaine d’euros pièce. Parfait ! Un pour moi et les deux autres pour mes collègues d’étage.

Deux jours plus tard, notre fournisseur de papeterie et autres fournitures vient livrer les radiateurs. Folle de joie (il ne me faut pas grand chose), je descends la mezzanine pour aller ouvrir les paquets. J’en monte deux et je dessine sur l’emballage du troisième un petit mot rigolo pour une des deux collègues. Je fais plusieurs allers-retours pour amener les radiateurs à l’étage et j’en place un sous chaque bureau. Et là, je reçois un coup de fil. C’est ma boss.
Elle me demande d’une voix glaciale : « Tu viens me voir s’il te plait ? ». Je sens mon cœur battre à tout rompre, j’ai l’impression d’être un lapin qui vient de voir un chasseur.

Une fois dans son bureau, elle me demande si c’est moi qui a commandé des radiateurs. Je lui réponds que oui, qu’on avait froid et qu’étant donné qu’il n’y avait plus de radiateurs disponibles je me suis permis d’en commander. 
Je la vois retenir son souffle, virer au rouge, ses cheveux frisés commencent à se dresser sur sa tête et soudain elle hurle : « MAIS CA VA PAS LA TETE ? TU AS PENSE A LA PLANETE ? HEIN ? TU Y AS PENSÉ ? »
Je crois que mon cœur s’est enfui par mes oreilles, me laissant seule plantée devant elle.
« -Mais je ne pensais pas que ça poserait de problème, je suis désolée ! Si c’est une question de prix je veux bien les rembourser.
-MAIS NON CE N’EST PAS UNE QUESTION D’ARGENT. C’EST LA PLANETE. TU TE RENDS COMPTE SI TOUT LE MONDE SE VENTILAIT INDIVIDUELLEMENT L’ÉTÉ ET SE CHAUFFAIT L’HIVER, LA CONSOMMATION ELECTRIQUE ? TU TE RENDS COMPTE ? TU NE PEUX PAS FAIRE CA ! TU DOIS PENSER A LA PLANETE !
-Ok, ok. Je fais quoi du coup, je les renvoie à l’expéditeur ?
-OUI ! »
Elle est plus calme à présent, mon air traumatisé a dû la renseigner sur le fait qu’elle criait. C’est alors que, comme pour me rassurer, elle clame très fière d’elle une solution à mon problème : « Si tu as froid, METS UN PULL ! » (Incroyable !). Suivi d’une absurdité : « Si tu as froid, VIENS ME VOIR ! »… (euuuh, pour quoi faire en fait ?)

Je sors du bureau, je redescends les radiateurs et les remets dans leur boîte. Je scotche le tout, gribouille par-dessus le mot pour ma collègue. La standardiste ose à peine me regarder, gênée. Je lui demande de renvoyer les colis à l’expéditeur pour qu’elle tente d’obtenir un remboursement.
De retour à mon bureau, mon téléphone sonne : c’est encore ma boss. Cette fois, d’une voix doucereuse elle me redemande de venir la voir. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire encore pour la contrarier ?

Je m’assieds et elle me dit : « Je suis désolée de m’être emportée comme ça, je n’aurais pas dû ». A ce moment là, elle fait un truc qui me stresse et me donne envie de rire à chaque fois : elle sourit. Un sourire plein de dents, crispé. On dirait quelqu’un qui n’a jamais sourit et qui s’entraine le soir devant son miroir. Pour couronner le tout elle balance son bras à travers le bureau, me tend la main et me dit quelque chose que je n’avais pas entendu depuis la grande maternelle : « On fait la paix ? ».
Se faire attraper par les oreilles, cogner sur le bureau tel un gourdin et ensuite caresser avec douceur. Le lapin que je suis en est tout étourdi.

A présent si j’ai froid, je sais que je peux aller en parler à ma boss. Et ça, ça me fait chaud au cœur.